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Comment j'ai écrit 107 livres avec l'IA sans perdre ma voix d'auteur
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Écriture

Comment j'ai écrit 107 livres avec l'IA sans perdre ma voix d'auteur

Patrice Huetz6 avril 202611 min

Cent sept livres. Quatorze sagas, quatre romans standalone, quatre guides techniques. Plus d'un million de mots publiés en moins de dix-huit mois. Quand je donne ce chiffre, la réaction est toujours la même : un mélange de fascination et de suspicion. « C'est l'IA qui écrit, pas toi. »

Non. L'IA ne m'a pas remplacé. Elle m'a libéré des tâches qui m'empêchaient d'écrire. Et la distinction est fondamentale.

Ce que l'IA fait (et fait bien)

Soyons honnêtes sur les forces de l'IA dans le processus d'écriture. Elle excelle dans cinq domaines précis :

Le brainstorming structuré. Quand je démarre une nouvelle saga, j'ai besoin de prénoms cohérents avec l'époque et le lieu, de hiérarchies organisationnelles (une mafia sicilienne ne fonctionne pas comme un cartel mexicain), de détails techniques (comment blanchir de l'argent via des NFT, quel calibre utilise la police fédérale suisse). L'IA génère des listes, des organigrammes, des chronologies — du matériau brut que je sculpte ensuite.

La recherche contextualisée. Pour Les Empereurs du Crime, j'avais besoin de reconstituer cinquante-cinq ans d'histoire de la mafia européenne. Les circuits financiers des années 80, la géopolitique de la drogue dans les années 2000, l'émergence des cryptomonnaies criminelles. L'IA synthétise des dizaines de sources en quelques minutes. Ce qui m'aurait pris une semaine de recherche bibliographique prend une après-midi.

La correction orthographique et grammaticale. Sur l'ensemble de mes manuscrits, j'ai effectué environ 65 000 corrections automatisées — fautes d'accord, coquilles, répétitions lexicales. C'est une tâche que l'IA fait mieux qu'un humain, sans fatigue et sans variation de qualité entre la page 1 et la page 350.

Les premiers jets exploratoires. Quand je sais exactement ce qu'il faut dans une scène — le conflit, les enjeux, le battement émotionnel — je demande parfois à l'IA de produire un premier jet. Un brouillon. De la matière à réécrire. C'est comme avoir un assistant qui te sort un bloc d'argile : la forme finale, c'est toi qui la donnes.

La cohérence interne. Sur une saga de dix tomes et 360 chapitres, garder la trace de qui sait quoi, qui a rencontré qui, qui possède quelle arme, qui est mort au tome 4 — c'est un cauchemar logistique. L'IA m'aide à maintenir des fiches personnages, des chronologies croisées, des tableaux de cohérence.

ℹ️
L'IA ne « crée » pas de la fiction. Elle prédit des séquences de mots statistiquement probables. Ça produit du texte fluide et grammaticalement correct, mais ça ne produit pas de la littérature. La littérature naît des choix délibérés de l'auteur — y compris le choix de briser les conventions.

Ce que l'IA ne fait pas (et ne doit pas faire)

Voici ce que je ne délègue jamais :

La voix narrative. Chaque projet a sa propre voix. L'Algorithme de Babel est froid, technique, avec des phrases courtes qui claquent comme du code. Les Échos de Kepler 442 est contemplatif, avec des métaphores astronomiques et un rythme lent. Synchronisation charnelle est charnel, synesthésique, avec une entité IA (le « NOUS ») qui a sa propre grammaire. L'IA peut imiter une voix si tu lui donnes assez d'exemples — mais elle ne peut pas l'inventer. Et surtout, elle ne peut pas la maintenir sur 80 000 mots sans dériver.

Les choix narratifs structurels. Quand est-ce qu'on révèle que le personnage secondaire est le vrai antagoniste ? Est-ce qu'on tue le mentor au chapitre 12 ou 24 ? Est-ce qu'on alterne les points de vue chapitre par chapitre ou scène par scène ? Ces décisions architecturales définissent l'expérience du lecteur. L'IA propose des structures — toujours les mêmes, d'ailleurs, calquées sur le monomythe de Campbell — mais c'est l'auteur qui choisit.

L'émotion authentique. L'IA sait écrire « ses yeux se remplirent de larmes » ou « un noeud se forma dans sa gorge ». Ce sont des clichés émotionnels efficaces. Mais l'émotion qui frappe le lecteur au sternum — celle qui vient d'un détail inattendu, d'un silence dans le dialogue, d'une phrase qui dit le contraire de ce que le personnage ressent — ça ne se calcule pas. Ça se vit, puis ça s'écrit.

Les arcs de personnages. Un personnage qui évolue de manière crédible sur 100 000 mots demande une compréhension de la psychologie humaine que l'IA n'a pas. Elle peut simuler un arc (« le héros passe de la peur au courage »), mais elle ne comprend pas pourquoi un être humain reste parfois lâche malgré tout, pourquoi certaines blessures ne guérissent pas, pourquoi la rédemption n'est pas toujours possible.

⚠️
Le piège le plus dangereux de l'IA en écriture : la complaisance. L'IA te dit toujours que ton texte est « excellent », « captivant », « remarquable ». Elle ne te dira jamais que ton chapitre 14 est ennuyeux, que ton antagoniste est un cliché ambulant, ou que ton twist est prévisible depuis la page 30. Garde des lecteurs bêta humains.

Mon workflow quotidien

Voici à quoi ressemble une journée type d'écriture. J'écris environ 3 000 mots par jour, six jours sur sept. Un roman de 80 000 mots prend environ 18 jours de travail effectif, plus 4-5 jours de relecture et correction.

Phase 1 : Plan (avant l'écriture)

Avant d'écrire la première ligne d'un roman, je passe 2-3 jours sur le plan. C'est la phase la plus importante, et c'est là que l'IA m'aide le plus.

Je commence par un pitch de 3 lignes. Puis j'utilise l'IA pour explorer les ramifications : « Si mon personnage est un ancien agent du DGSE reconverti dans le blanchiment d'argent, quelles compétences a-t-il ? Quels contacts ? Quelles faiblesses psychologiques ? » L'IA me donne de la matière. Je filtre, je combine, je fais des choix.

Le résultat : un plan chapitre par chapitre avec, pour chaque chapitre, le conflit central, le battement émotionnel, le point de vue et les scènes clés. Ce plan fait généralement 5 000 à 8 000 mots.

Phase 2 : Premier jet assisté (matin)

Je travaille le matin, entre 7h et 12h. Chaque session couvre un chapitre complet (3 000-5 000 mots).

Ma méthode : j'écris la première scène moi-même, à la main. Complètement. C'est elle qui donne le ton du chapitre — le rythme, la voix, l'énergie. Ensuite, pour les scènes suivantes, je travaille avec l'IA selon un cycle :

  1. 1.Directive : j'écris 2-3 phrases décrivant ce qui doit se passer dans la scène
  2. 2.Brouillon IA : l'IA produit un premier jet basé sur ma directive + le contexte du chapitre
  3. 3.Réécriture humaine : je réécris 60-80 % du brouillon. Je coupe, je réarrange, j'ajoute mes propres phrases, je change les dialogues
  4. 4.Itération : parfois je redemande un passage à l'IA avec des instructions plus précises

Le ratio final ? Sur un chapitre de 4 000 mots, environ 1 500 mots viennent directement de ma plume, 1 500 sont de la réécriture profonde d'un brouillon IA, et 1 000 sont du brouillon IA légèrement modifié (descriptions, transitions, passages techniques).

Phase 3 : Correction IA (après-midi)

L'après-midi, je repasse sur le chapitre du matin avec l'IA en mode correction :

  • Orthographe et grammaire (la base)
  • Répétitions lexicales (« soudain » 12 fois dans un chapitre, « regard » tous les deux paragraphes)
  • Cohérence avec les chapitres précédents (« tu as dit qu'il avait les yeux bleus au chapitre 3, ici ils sont verts »)
  • Rythme des phrases (alternance court/long, variation des structures)

Phase 4 : Relecture humaine (soir, optionnel)

Le soir, je relis le chapitre à voix haute. C'est le test ultime : si une phrase sonne faux à l'oral, elle sonne faux pour le lecteur. L'IA ne peut pas détecter ça — elle n'a pas d'oreille.

💡
Lis toujours tes dialogues à voix haute. L'IA produit des dialogues grammaticalement parfaits mais souvent trop formels. Les vrais gens coupent leurs phrases, changent de sujet, utilisent des mots inutiles (« enfin », « bon », « tu vois »). Un dialogue trop propre sonne artificiel.

Les chiffres concrets

Voici les statistiques sur l'ensemble de ma production :

MétriqueValeur
Livres publiés107
Mots totaux~1 500 000
Durée (premier au dernier)18 mois
Mots/jour (moyenne)~3 000
Jours d'écriture/semaine6
Temps par roman (80K mots)~18 jours
Corrections automatiques~65 000
Genres couvertsThriller, SF, cyberpunk, mafieux, guides tech

La répartition par type :

  • 14 sagas (certaines en 10 tomes) : thrillers, mafia, science-fiction
  • 4 romans standalone : thriller techno, SF, cyberpunk
  • 4 guides techniques : agents LLM, mémoire des LLM, Ralph Loop, coding IA

Chaque saga représente entre 300 000 et 1 000 000 de mots. Les Empereurs du Crime, ma saga la plus ambitieuse, couvre 10 tomes, 360 chapitres et environ un million de mots sur 55 ans d'histoire mafieuse.

La question de la « vraie » écriture

On me pose souvent la question : « Est-ce que c'est encore de l'écriture ? »

Ma réponse : est-ce qu'un architecte « construit » un bâtiment ? Il ne pose pas les briques. Il ne coule pas le béton. Il ne soude pas les poutres. Mais sans lui, il n'y a pas de bâtiment — juste un tas de matériaux.

L'IA est mon équipe de maçons. Je suis l'architecte. Le plan, les proportions, l'âme du bâtiment — c'est moi. La pose des briques, le crépi, les finitions — c'est un travail collaboratif.

Et soyons clairs : sans l'IA, je n'aurais pas écrit 107 livres. J'en aurais peut-être écrit 3 ou 4. Non pas parce que l'IA écrit à ma place, mais parce qu'elle élimine les frictions qui empêchent d'écrire. La recherche fastidieuse, les coquilles qui te font relire 10 fois, le syndrome de la page blanche face à une scène de transition.

ℹ️
Le syndrome de la page blanche n'existe pas vraiment. Ce qui existe, c'est la peur de mal écrire. L'IA élimine cette peur : tu sais que tu peux toujours avoir un brouillon à améliorer. C'est psychologiquement libérateur. Le perfectionnisme paralysant disparaît quand tu as de la matière à sculpter.

Les limites que j'ai découvertes

Après 18 mois et plus d'un million de mots, voici les limites que j'ai identifiées :

La voix IA est reconnaissable. Si tu ne réécris pas assez, le texte a une qualité « lisse » caractéristique. Trop fluide, trop équilibré, trop prévisible. Les phrases sont correctes mais jamais surprenantes. Les métaphores sont justes mais jamais inattendues. C'est le « uncanny valley » de l'écriture — techniquement correct mais émotionnellement plat.

La cohérence sur la longueur. Sur un roman de 80 000 mots, l'IA perd le fil. Elle oublie des détails établis au chapitre 3 quand elle travaille sur le chapitre 30. Sans fiches personnages et chronologies maintenues manuellement, les incohérences s'accumulent.

Les scènes émotionnellement complexes. L'IA gère bien les émotions simples (joie, colère, tristesse). Elle gère mal les émotions ambiguës (aimer quelqu'un tout en le méprisant, être soulagé par la mort d'un proche, vouloir échouer). Ces nuances sont le territoire de l'humain.

L'humour et l'ironie. L'IA peut être drôle — mais c'est un humour de sitcom, prévisible et inoffensif. L'humour littéraire (ironie dramatique, absurde, second degré) lui échappe presque totalement.

Ce qui a changé dans ma relation à l'écriture

Paradoxalement, écrire avec l'IA m'a rendu plus exigeant. Avant, j'acceptais mes propres phrases médiocres par fatigue ou par ego. Maintenant, je compare constamment : est-ce que ma phrase est meilleure que ce que l'IA proposerait ? Si non, pourquoi la garder ?

L'IA a relevé mon plancher de qualité. Aucun de mes chapitres ne tombe en dessous d'un certain seuil — parce que l'IA corrige les faiblesses techniques. Mais mon plafond est resté le même — parce que les moments de grâce, les phrases qui vibrent, les scènes qui hantent le lecteur, ça vient toujours de moi.

Et c'est peut-être ça, la voix d'auteur. Pas un style imitable — mais une intention irréductible. L'intention de raconter cette histoire, de cette manière, pour cette raison. L'IA n'a pas d'intention. Elle a des probabilités.

Mon premier roman, celui qui a tout déclenché, explore précisément cette tension entre l'humain et la machine. L'histoire d'un créateur d'IA qui découvre que sa création le comprend mieux qu'il ne se comprend lui-même.

L'Algorithme de Babel
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Quand le monde parle trop, quelqu'un finit par l'écouter.

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