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L'IA comme partenaire d'écriture : ce qui marche, ce qui piège
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Écriture

L'IA comme partenaire d'écriture : ce qui marche, ce qui piège

Patrice Huetz10 décembre 202414 min

Le premier jet du chapitre 24 de L'Algorithme de Babel m'a pris 14 heures. C'est le chapitre où Gabriel naît --- un moment pivot du roman, chargé d'émotion, avec des enjeux narratifs énormes. J'ai écrit, effacé, réécrit, tourné en rond. À 3h du matin, j'avais 2 000 mots médiocres et l'impression d'avoir couru un marathon dans la boue.

Le lendemain, j'ai copié ces 2 000 mots dans Claude et j'ai tapé : « Critique ce chapitre. Sois brutal. Dis-moi ce qui ne fonctionne pas et pourquoi. » La réponse a identifié trois problèmes que je sentais sans réussir à les nommer : un changement de point de vue involontaire au milieu d'une scène, une réplique d'Elena qui sonnait faux parce qu'elle était trop explicative, et un problème de rythme --- trop de description, pas assez d'action, dans un moment qui devrait être haletant.

Deux heures plus tard, j'avais un chapitre qui me donnait des frissons. L'IA n'avait pas écrit une seule phrase du texte final. Mais elle m'avait fait gagner un jour entier de tâtonnements.

Non, l'IA n'écrit pas mes romans

Mettons les choses au clair dès le départ, parce que c'est la question que je reçois le plus souvent : non, l'IA n'écrit pas mes romans. Pas un seul paragraphe de mes livres publiés n'est du texte brut généré par un LLM.

Pourquoi ? Pas par principe idéologique. Par qualité.

Le texte généré par un LLM a un problème fondamental : il est moyen. Statistiquement moyen, d'ailleurs --- c'est littéralement son fonctionnement. Un LLM prédit le token le plus probable, ce qui produit un texte « médian » : correct, fluide, sans erreur, mais aussi sans voix, sans surprise, sans cette aspérité qui fait qu'un lecteur reconnaît un auteur.

ℹ️
Un LLM est un modèle de probabilité. Il génère le texte le plus *probable*, pas le plus *intéressant*. La voix d'un auteur, par définition, est ce qui dévie de la moyenne --- les tics, les obsessions, le rythme personnel. C'est exactement ce qu'un LLM lisse.

Tu reconnais un texte généré par IA en fiction à plusieurs marqueurs :

  • L'excès d'adverbes qualificatifs : « il dit doucement », « elle regarda intensément »
  • Les métaphores de catalogue : « un frisson lui parcourut l'échine », « le silence était assourdissant »
  • L'absence de voix : tous les personnages parlent de la même façon, avec un registre uniformément « littéraire »
  • La résolution trop propre : chaque tension se dénoue, chaque émotion est nommée, rien n'est laissé en suspens

Mon style, c'est des phrases courtes qui claquent. Des dialogues secs. De la tension non résolue. Des scènes qui finissent avant qu'on ait compris ce qui vient de se passer. C'est mon truc, et un LLM ne le reproduira pas --- pas parce qu'il ne peut pas techniquement, mais parce que ce style est justement une déviation de la norme statistique.

Ce que l'IA fait bien : les cinq usages qui changent tout

Alors si l'IA n'écrit pas, à quoi sert-elle ? À cinq choses, qui combinées m'ont fait gagner des centaines d'heures sur mes projets.

1. Le brainstorming structuré

Quand je suis bloqué sur une scène, je demande : « Donne-moi 10 façons dont cette scène pourrait mal tourner. » Ou : « Liste 5 motivations contradictoires que ce personnage pourrait avoir. » Ou encore : « Quelles sont les 3 réactions les plus prévisibles du lecteur ici, et comment les subvertir ? »

Je n'utilise jamais les suggestions telles quelles. Mais elles débloquent ma pensée. Sur 10 propositions, 8 sont banales, 1 est intéressante, et 1 me donne une idée que je n'aurais jamais eue seul. C'est cette dernière qui justifie l'exercice.

Pour Les Échos de Kepler-442, c'est un brainstorming avec Claude qui m'a donné l'idée centrale du chapitre 11 --- pas l'idée elle-même, mais un angle que je n'avais pas envisagé, qui a débloqué toute la deuxième partie du roman.

2. La vérification de cohérence

C'est peut-être l'usage le plus précieux pour un romancier. Un roman de 100 000 mots contient des centaines de détails factuels : noms, dates, caractéristiques physiques, relations, technologies, géographies. Maintenir la cohérence sur 36 chapitres écrits sur plusieurs mois est un cauchemar.

« Dans le chapitre 3, j'ai dit que le vaisseau avait 12 moteurs ioniques. Vérifie que ce nombre est cohérent dans les chapitres 7, 14 et 22. »

« Liste toutes les mentions de l'âge de Gabriel dans le manuscrit et vérifie la chronologie. »

« Elias a un carnet papier dans lequel il note ses idées. Dans quels chapitres apparaît-il, et est-ce que son utilisation est cohérente avec son arc de personnage ? »

💡
Pour la vérification de cohérence, envoie le manuscrit complet (ou par parties) dans le contexte, pas juste le chapitre en cours. Les incohérences se nichent toujours *entre* les chapitres, pas à l'intérieur d'un seul.

3. La recherche technique instantanée

Pour L'Algorithme de Babel, j'avais besoin de comprendre le fonctionnement d'un réseau de neurones adversaire (GAN) pour une scène où BABEL déjoue un système de détection. Pour Les Échos de Kepler-442, il me fallait les caractéristiques réelles de l'étoile Kepler-442 et de sa zone habitable.

Avant l'IA : des heures de recherche sur arXiv, Wikipedia, des forums spécialisés. Avec l'IA : « Explique-moi le fonctionnement d'un GAN comme si j'étais un ingénieur logiciel, pas un chercheur en ML. Concentre-toi sur les aspects visuellement descriptibles pour une scène de roman. »

En 5 minutes, j'ai une base technique solide que je peux romancer. Je vérifie toujours les faits clés (l'IA hallucine, surtout sur les chiffres), mais le gain de temps est considérable.

4. Le premier lecteur infatigable

Un bon manuscrit passe par 5 à 10 relectures avant publication. Les premiers lecteurs humains sont précieux mais rares, et on ne peut pas leur envoyer un chapitre brouillon à 2h du matin en attendant un retour immédiat.

L'IA, si.

« Lis ce chapitre du point de vue d'un lecteur qui n'a jamais lu le reste du roman. Qu'est-ce qui te manque pour comprendre la scène ? Quels passages te semblent confus ? Où décroches-tu ? »

Ce n'est pas un substitut aux bêta-lecteurs humains (rien ne remplace le « j'ai pleuré au chapitre 28 »). Mais c'est un filtre de premier niveau qui attrape les problèmes évidents avant d'envoyer le texte à un humain.

5. L'exploration de voix alternatives

Parfois, je suis coincé dans un registre. Je demande : « Réécris ce paragraphe dans le style de Cormac McCarthy. Puis dans le style de Michel Houellebecq. Puis dans un style journalistique sec. »

Je ne copie aucune de ces versions. Mais lire le même contenu dans des registres différents me fait prendre conscience de mes propres choix stylistiques. Ça me permet de choisir mon registre plutôt que de le subir.

Mon workflow concret : les 4 phases

ℹ️
Ce workflow est celui que j'utilise pour mes romans. Pour les guides techniques (Agent LLM Python, Mémoire des Machines), le processus est différent --- l'IA joue un rôle plus important dans la structuration et la vérification du code.

Phase 1 : Le premier jet humain. J'écris à la main, sans IA. C'est volontaire. Le premier jet doit être le mien --- brut, imparfait, personnel. C'est là que la voix se crée, dans le désordre et les hésitations. Un premier jet « propre » généré par IA serait un piège : techniquement correct mais émotionnellement vide.

Phase 2 : La critique IA. Je soumets le premier jet à Claude avec des instructions précises. Pas « dis-moi ce que tu en penses » (trop vague, réponse inutile), mais des questions ciblées : « Identifie les changements de POV involontaires », « Liste les répliques qui sonnent comme de l'exposition déguisée », « Où le rythme ralentit-il sans raison narrative ? »

Phase 3 : La réécriture humaine. Je réécris en tenant compte des critiques pertinentes. Je rejette environ 40 % des suggestions --- soit parce qu'elles sont fausses, soit parce qu'elles ne comprennent pas mon intention. Mais les 60 % restants me font gagner un temps considérable.

Phase 4 : Le polissage solo. La dernière passe est toujours humaine. C'est là que je traque les dernières aspérités, ajuste le rythme, vérifie que chaque mot est le bon. L'IA n'intervient plus.

Les pièges à éviter : ce qui m'a coûté des chapitres entiers

L'IA comme partenaire d'écriture n'est pas sans risques. J'ai fait des erreurs qui m'ont coûté cher.

Le piège de la complaisance. Les LLM sont des yes-men par design. Demande « Est-ce que ce chapitre est bon ? » et tu recevras un éloge nuancé qui ne t'apprend rien. Il faut forcer la critique : « Trouve 5 problèmes dans ce chapitre. Si tu n'en trouves pas 5, tu n'as pas bien cherché. »

Le piège de la sur-utilisation. Pendant un mois, j'ai soumis chaque paragraphe à l'IA pour critique. Résultat : mon écriture est devenue plus « propre » mais plus fade. J'avais inconsciemment internalisé les préférences statistiques du modèle. J'ai arrêté, pris deux semaines de détox IA, et retrouvé ma voix.

⚠️
Si tu utilises l'IA pour chaque paragraphe, tu risques d'internaliser ses biais stylistiques. Garde-la pour les relectures de chapitres complets, pas pour le micro-editing. Ta voix vit dans les imperfections que l'IA voudrait lisser.

Le piège de la dépendance au brainstorming. J'ai eu une période où je ne pouvais plus commencer une scène sans demander 10 idées à l'IA. Le muscle créatif s'atrophiait. Maintenant, je m'impose de chercher seul pendant au moins 30 minutes avant de solliciter l'IA. La plupart du temps, je trouve l'idée moi-même.

L'IA et le roman : une cohabitation durable

Je ne crois pas au roman « écrit par IA ». Pas parce que c'est techniquement impossible --- ça l'est déjà, d'une certaine façon --- mais parce que l'intérêt d'un roman, c'est la vision singulière d'un humain. Un roman, c'est quelqu'un qui te dit : « Voilà comment je vois le monde. » Si ce « je » est un modèle statistique, qu'est-ce qu'on apprend ?

En revanche, je crois profondément à l'IA comme amplificateur de créativité. Pas un remplacement. Un outil qui fait gagner du temps sur les tâches mécaniques (cohérence, recherche, premiers filtres) pour que l'auteur puisse consacrer plus de temps à ce qui compte : l'émotion, la voix, la vision.

L'Algorithme de Babel
L'Algorithme de Babel

Quand le monde parle trop, quelqu'un finit par l'écouter.

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L'Algorithme de Babel --- 107 000 mots, 36 chapitres, 5 parties --- a été écrit en 8 mois. Sans l'IA comme partenaire de travail, ça m'aurait pris 14 à 18 mois. Non pas parce que l'IA a écrit à ma place, mais parce qu'elle m'a évité des centaines d'heures de travail mécanique.

Les Échos de Kepler-442 --- 72 000 mots de science-fiction dure --- a bénéficié encore plus de l'assistance IA, notamment pour la recherche astrophysique et la vérification des calculs orbitaux. Quand ton roman décrit une planète réelle autour d'une étoile réelle, chaque chiffre compte.

L'IA ne remplace pas l'auteur. Elle le libère des tâches qui ne demandent pas de créativité --- pour qu'il puisse se concentrer sur celles qui en demandent. C'est un correcteur orthographique dopé aux stéroïdes, un bêta-lecteur disponible 24h/24, un assistant de recherche instantané. Rien de plus. Mais rien de moins non plus.

Si tu veux voir le résultat concret de cette méthode, mes romans sont la meilleure démonstration. Chaque mot est le mien. L'IA m'a juste aidé à trouver les bons plus vite.

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